La Station Uapishka et la réconciliation : Bâtir ensemble

Document de réflexion préparé pour la Commission canadienne pour l’UNESCO

Par Jean-Philippe Messier, Raymond Rousselot et Guillaume Proulx Baie-Comeau, Québec, Janvier 2019

Les points de vue et opinions exprimés dans cet article sont ceux des auteurs et ne reflètent pas nécessairement la politique ou la position officielle de la Commission canadienne pour l’UNESCO.

About the Authors

Jean-Philippe Messier

Fondateur et directeur général de la Réserve de biosphère de Manicouagan-Uapishka (RMBMU), et cofondateur de la Station Uapishka, Jean-Philippe est reconnu comme un excellent facilitateur et pour son  doigté dans la conciliation d’intérêts. Habile représentant auprès des  collectivités locales tout comme de hauts dirigeants, il détient une grande  capacité à développer une idée en processus organisé et à conclure les partenariats nécessaires à sa mise en place. Il a entre autres piloté, dès  2011, le virage de la RMBMU vers son modèle actuel d’économie sociale. Détenteur d’un baccalauréat en biologie et d’un DESS en éco-conseil, il est reconnu comme l’un des principaux influenceurs canadiens pour le programme des réserves de biosphère de l’UNESCO, il a notamment présidé l’Association canadienne des réserves de la biosphère (ACRB) et est appelé à s’impliquer dans plusieurs réseaux nationaux et internationaux.

Raymond Rousselot

Membre élu de 2012 à 2018 du Conseil des Innus de Pessamit et cofondateur de la Station Uapishka, Raymond Rousselot est né dans les années cinquante dans une famille de chasseurs. Il a appris l’Innu Aitun de son grand-père, qui a pratiqué le mode de vie traditionnel jusqu’à l’âge de  90 ans. Après ses études en gestion de la faune, M. Rousselot s’est voué à  l’entrepreneuriat autochtone et au développement communautaire. Il s’y  consacre depuis maintenant plus de 40 ans. Il compte parmi les ainés les  plus inspirants de la communauté de Pessamit. Il fut notamment  l’instigateur du programme Uetshu, un programme d’insertion  socioprofessionnel se déroulant à la Station Uapishka destiné aux jeunes Innus.

Guillaume Proulx

Guillaume Proulx, conseiller au sein de la RMBMU, est diplômé à la  maîtrise en aménagement du territoire et développement régional et  s’est notamment impliqué en recherche en milieux autochtones et  nordiques au Québec. Il fut membre étudiant du partenariat de  recherche « Habiter le Nord québécois » impliquant les communautés  innues et inuites du Québec et a travaillé parallèlement au sein de  la Chaire de leadership en enseignement en foresterie autochtone de  l’Université Laval.

Liste des acronymes

ACRBAssociation canadienne des réserves de la biosphère
MFFP Ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs du Québec
RB         Réserve de biosphère
RMBMURéserve de biosphère de Manicouagan-Uapishka
UNESCOOrganisation des Nations Unies pour l’Éducation, la Science et la Culture

À propos de la Réserve de la biosphère Manicouagan-Uapishka

La Réserve de la biosphère ManicouaganUapishka, désignée par l’UNESCO le 18 septembre 2007, constitue un site d’étude, d’expérimentation et de diffusion du savoirfaire en matière de développement durable. Elle s’insère dans un réseau mondial qui compte 686 sites répartis dans 122 pays, dont 18 sont au Canada et 4 au Québec. Les Réserves de biosphère sont des sites désignés par les gouvernements nationaux et reconnus par l’UNESCO dans le cadre de son Programme sur l’Homme et la Biosphère (MAB). 

Ce statut constitue l’un des principaux outils internationaux de réflexion sur le développement durable et d’application de celui-ci. Il inclut la dimension humaine et soustend le développement régional et la création de richesses. Trois fonctions statutaires y sont rattachées, soit la conservation du patrimoine naturel, le développement économique et social ainsi que l’appui logistique aux activités de recherche, de surveillance, de formation et d’éducation.

Le territoire de la RMBMU couvre la majeure partie du Nitassinan de Pessamit, territoire d’occupation traditionnel des Innus.

L’occupation contemporaine du territoire

Témoignage de Raymond Rousselot[1]

À l’époque, au 19e siècle, les familles faisaient de longs portages sur les rivières Bersimis, aux Outardes et Manicouagan très loin au nord dans la région des

Monts Uapishka2 (Monts-Groulx) et jusqu’à la rivière Toulnoustouc sur près de 300 km. Ils montaient avec le strict minimum, de la farine, de la graisse et du thé, ils allaient porter les vivres, et revenaient chercher la famille. Cela pouvait prendre plus d’un mois de voyagement. Généralement, les familles remontaient les rivières vers la mi-août et redescendaient en mars ou avril. Rendus à destination à l’intérieur des terres pour l’hiver, ils trappaient pour la fourrure. Ils mangeaient de la viande de castor, du poisson et revenaient sur la côte pour l’été.

Aujourd’hui, c’est certainement différent. Il n’y a plus de chasseurs comme avant sur le territoire. Il faut l’occuper d’une autre manière. Avant, c’était le commerce de la fourrure qui faisait vivre les Innus. Maintenant, il faut trouver une autre manière de faire travailler les Autochtones, et le but de la Station Uapishka, c’est ça. Néanmoins, une fois dans le bois, ils redécouvrent leurs ancêtres. Certains vont recommencer à tendre des collets, à pêcher et à effectuer un retour dans le bois.

Reconnecter avec la nature et ses racines

Quand les jeunes montent dans le bois, ils n’ont pas de téléphone. Ça m’a marqué. Lorsque les enfants jouent dans le bois, ils reprennent le goût de vivre en forêt. Si un jeune veut aller à la pêche, et bien il doit apprendre à faire du canot, c’est ce genre de chose que l’on veut ramener. Ils vont être dans la nature et ils vont voir des animaux, des castors. C’est rendu que ma nièce va à la pêche et fait de la trappe. 

Le programme Uetshu (qui veut dire « avoir les outils » en innu) s’inscrit dans cet esprit où la Station Uapishka vient donner la possibilité à des jeunes de travailler, de toucher un peu à tout cuisinier, aide de camp, guide, etc.) sur le territoire ancestral de Pessamit. Ça permet de les faire travailler le plus possible et de voir quels domaines les intéressent. Chez les Autochtones en ce moment, les jeunes ne parlent pas, ils n’ont pas confiance en eux. Les jeunes viennent me voir. Je veux les aider à avoir confiance en eux. Uetshu tente de venir leur donner cette confiance en leur permettant d’être sur leur territoire et de reconnecter avec leurs ancêtres. Quand les jeunes socialisent avec la clientèle, parlent avec les chercheurs universitaires qui visitent la station, ça vient développer leur curiosité également. C’est pour ça que c’est une fierté la Station Uapishka pour moi et pour la communauté de Pessamit.

Une relation de confiance

Avant la désignation de la Manicouagan comme Réserve de biosphère par l’UNESCO, il y avait peu d’historiques de projets concrets entre Pessamit et les communautés non-autochtones de la région. Néanmoins, Pessamit a été le tout premier partenaire fondateur de la RMBMU, qui dès le début, a souligné la valeur de faire partie de ce réseau mondial. Des initiatives conjointes ont alors débuté, notamment via la mobilisation de la jeunesse.

Figure 3: Noah and Corine, two students respectively from Pessamit and Baie-Comeau, who participated in the 2015 Students on Ice scientific expedition in the Arctic.

Depuis sa création, la participation des jeunes Pessamiulnut aux activités de la réserve de biosphère est une priorité pour la RMBMU, au travers des possibilités de stages ou d’expériences à l’étranger. Les partenariats établis avec d’autres peuples autochtones en pays nordiques ont mené à des missions sur le terrain et à des projets collaboratifs. Sous la direction de la RMBMU, un jeune de Pessamit s’est rendu en Suède pour rencontrer les Samis, un autre a participé au Forum des jeunes de l’UNESCO à Paris, et plusieurs d’entre eux ont participé aux différentes éditions des expéditions scientifiques dans l’Arctique de Students on Ice. De plus, Pessamit et la RMBMU ont coorganisé localement plusieurs événements permettant au fil du temps de tisser des liens entre non-Autochtones de la Manicouagan et la communauté.

À travers ces occasions, la RMBMU est sans aucun doute devenue l’organisation hors Pessamit qui a le plus contribué à améliorer la compréhension régionale à l’égard des Innus et à mettre en place un climat de collaboration. Afin d’incarner cet engagement exemplaire au sein de sa gouvernance, la RMBMU a proposé à Pessamit, en 2012, une présidence conjointe

(inspiré de celle de la Réserve de biosphère de Clayoquot Sound), composée de deux coprésidents, dont un Innu. Malgré l’accueil favorable à cette idée, la communauté innue a préféré collaborer en permanence avec le RMBMU sur la base de projets concrets. 

La confiance acquise au fil de ces initiatives fut les prémices au franchissement de l’étape la plus significative de cette relation, c’est-à-dire, l’établissement conjoint de la Station Uapishka.

La Station Uapishka

Le projet d’établir une station de recherche dans le territoire de la Manicouagan-Uapishka date de 2014. La Station Uapishka, cofondée en février 2016 par la RMBMU et le Conseil des Innus de Pessamit, est la démonstration concrète de comment la réconciliation s’opère au sein de la Réserve de biosphère. L’un des aspects les plus porteurs du projet, outre son modèle de gouvernance collaboratif, repose sur la combinaison, au sein d’une approche intégrée, des activités d’accueil touristique, de développement de savoirs scientifiques et d’occupation contemporaine du territoire ancestral innu.

Les installations situées au pied des Monts Uapishka (Monts Groulx) viennent offrir des services d’hébergement et de restauration, des activités écotouristiques et un soutien logistique à la recherche scientifique. Sa mission plus spécifique est de stimuler l’acquisition, le partage et la diffusion du savoir scientifique et traditionnel, favoriser l’insertion socioprofessionnelle des Autochtones, en particulier les jeunes et favoriser l’occupation contemporaine du Nitassinan.

La Station Uapishka constitue en ce sens un nouveau et important pilier de la capacité d’agir de la Réserve de biosphère en ce qui a trait à l’acquisition de connaissances fondamentales et pratiques, à la surveillance des aires centrales et des zones tampons et au suivi des processus naturels et anthropiques. L’installation d’une première station de recherche sur la Côte-Nord, et qui plus est, dans une réserve de biosphère, est l’occasion de développer une culture de la recherche autant chez les Autochtones que les non Autochtones.

L’établissement d’une relation de confiance entre entités et individus nonautochtones et autochtones prend du travail et du temps. Avec Pessamit, partenaire fondateur de la RMBMU, la collaboration prend place depuis plus d’une dizaine d’années sous différentes formes, telle l’implication de jeunes de la communauté dans les événements, des occasions de stages ou d’expériences à l’étranger et une multitude d’autres projets. Celle-ci fut le prélude à la mise en place d’un partenariat concret qui se traduit par la création de la Station Uapishka, un projet exigeant et nécessitant un niveau de confiance très élevé entre les partenaires, qui est devenu l’un des plus gros projets en cogestion autochtone/non-autochtone de la région. Pour une réserve de biosphère comme celle de la RMBMU, un tel travail proximal avec une communauté autochtone nécessite un ajustement culturel à plusieurs niveaux. À titre d’exemple, la RMBMU a inclus des critères de connaissances et de capacité à travailler avec les Premières nations dans le recrutement de son personnel et de ses administrateurs.

Science et culture

Par ses caractéristiques naturelles, culturelles et même socioéconomiques, le territoire de la RMBMU suscite un intérêt de longue date auprès de nombreuses institutions et organisations dédiées à la recherche. Par contre, l’absence d’établissements universitaires dans la région et l’absence d’infrastructures dédiées à soutenir le travail de chercheurs sont des facteurs qui ont typiquement limité la capacité locale à entreprendre des projets scientifiques qui répondent aux enjeux du milieu. La Station Uapishka fait ainsi office de pont entre la recherche scientifique, les institutions universitaires et les besoins locaux.

Au Québec, les stations de recherche sont généralement des infrastructures mises en place et opérées par les universités. La Station Uapishka est une preuve éloquente de la prise en charge du projet par le milieu, mais également une démonstration nette de l’apport d’une désignation de l’UNESCO pour un territoire comme Manicouagan-Uapishka.

L’alliance entre une communauté autochtone et une réserve de biosphère est l’opportunité de mettre à l’agenda de la recherche les priorités et besoins concernant les Autochtones, trop souvent écartés des prises de décisions en recherche. Il s’agit d’une forme de réappropriation territoriale, d’une part, par l’implantation d’une surveillance accentuée par les agents territoriaux de Pessamit au cœur du Nitassinan, mais aussi, en permettant une plus grande collaboration avec les agents du MFFP. D’autres parts, il s’agit d’un moyen de redonner accès à l’arrière-pays aux Innus qui n’ont pas nécessairement un accès facile à cette région de leur Nitassinan.

En plus d’être un nouvel appui logistique et un agent de stimulation et d’intégration des activités d’acquisition de connaissances, la Station Uapishka constitue un vecteur puissant de l’occupation contemporaine du territoire ancestral. Elle agit comme un socle territorial de renforcement et de mise en valeur de leur identité et de leur savoir.

L’approche de développement scientifique se construisant à la Station Uapishka, mise sur l’apport des connaissances traditionnelles, ainsi que sur la sauvegarde, l’avancement et la diffusion du savoir traditionnel innu à travers un mécanisme inexistant auparavant. Ce projet vise par ailleurs une actualisation et la promotion du savoir-faire autochtone, ainsi que le développement des compétences et l’intégration socioprofessionnelle en misant, pour l’exploitation des installations, sur des équipes de travail composées à parts égales d’Autochtones et de non-Autochtones.

La rencontre de l’autre

La Station Uapishka déployant son offre dans les créneaux du tourisme d’aventure, de plein air et du tourisme autochtone, elle contribue aux échanges et interactions culturelles au travers ses activités touristiques. Il faut dire que peu de lieux offrent des occasions de rencontre entre les non-Autochtones et Autochtones en raison de l’éloignement des communautés autochtones des autres municipalités locales.

La Station Uapishka a notamment accueilli l’événement « Co-construire la durabilité et la réconciliation » dans le cadre du 10e anniversaire de la RMBMU. Une délégation nationale de représentants des réserves de biosphères canadiennes, des Premières Nations et des partenaires a été accueillie pour permettre de découvrir le Nitassinan et le modèle de la Station.

Sur le site, un camp autochtone est aménagé permettant de vivre et partager le mode de vie ancestral et partager la culture innue. Sont également organisées diverses activités, telles que des camps d’immersion en nature pour les jeunes Innus et la formation de stagiaires en lien avec l’aménagement du territoire et la préservation de l’intégrité des écosystèmes. 

Le programme d’insertion socioprofessionnel Uetshu a été aussi l’occasion de donner une chance à des jeunes avec des parcours scolaires atypiques, leur permettant d’expérimenter les domaines touristiques, d’aménagement du territoire et le service à la clientèle. Cette initiation au monde du travail, par un contact avec le territoire, favorise le développement d’une identité culturelle et une occupation contemporaine du territoire. 

Aller de l’avant

Développement de la recherche, réappropriation territoriale, tourisme autochtone et de nature, l’entreprise de cogestion, encore à ses débuts, donne le ton et pave la voie à une collaboration solide entre la Réserve de la biosphère Manicouagan-Uapishka et le Conseil des Innus de Pessamit. Dans cette perspective, la Station Uapishka souhaite devenir un exemple de projet de réconciliation structurant pour les collectivités autochtones et non-autochtones.


[1] Ancien conseiller élu au Conseil des Innus de Pessamit et collaborateur de la première heure de la Station Uapishka.

2 Signifie « sommets rocheux toujours enneigés » en innu.

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A photo of boats at Alma Warm in New Brunswick.